Le mal du pays a une histoire

A l’heure de la globalisation, s’expatrier, vivre dans un autre pays que le sien est devenu presque une routine. Pourtant, quitter son pays n’est pas anodin. En ce début d’année, une remise en perspective historique montre la pérennité des difficultés liées au fait de quitter son pays.

Le mal du pays a une histoire, et même une date de naissance : le 22 juin 1668 (eh oui !), un étudiant en médecine à Bâle, Johannes Hofer, soutient sa thèse. Le titre ? « Nostalgia, oder Heimweh » (la nostalgie, ou le mal du pays) part de l’état mélancolique grave dans lequel tombent les soldats suisses envoyés à l’étranger. Hofer assimile cette nouvelle pathologie à une tristesse causée par «  une imagination dérangée (…) par le désir de revoir son pays ». Si le nom de Hofer n’a pas laissé son empreinte dans l’histoire de la médecine, il invente un néologisme, nostalgia, alliage des racines grecques nostos (retour) et algos (douleur). Si aujourd’hui la nostalgie exprime une douleur liée au temps plutôt qu’à l’espace, pendant deux siècles on a pu « mourir de nostalgie », un mal provoqué par l’éloignement, et par un sentiment d’arrachement et d’aliénation. On ne se sentait pas nostalgique, on avait la nostalgie, comme on pouvait avoir le typhus, le choléra ou la tuberculose.

Stendhal s’en est plaint dans son journal, quand il était stationné en Italie du Nord, plus tard, Balzac écrit à Mme Hanska qu’il est  « repris par la nostalgie » à Dresde ou qu’il souffre de « ce mal horrible qu’est la nostalgie »  à Milan. Il s’agit bien d’une pathologie, d’un mal défini avec des symptômes, des protocoles thérapeutiques, et même un pronostic vital qui peut être engagé. Ce sont aussi les soldats des guerres napoléoniennes avec une analyse qui privilégie la figure du « soldat sensible »  au soldat viril. Même le Général Bugeaud, qui n’était pas un tendre, insiste sur les « ménagements paternels » qu’il doit à ses hommes pour les protéger de la nostalgie. Comme le souligne un officier de santé en chef de l’armée en Algérie au XIXè siècle, il n’y a pas de potion pharmaceutique qui puisse pallier les « charmes du pays natal » et « les soins de la famille ». Lorsque le diagnostic est fait, le rapatriement s’impose. En 1842, 350 soldats nostalgiques sont rapatriés de l’hôpital d’Oran afin d’éviter « l’épidémie nostalgique » de 1839 où 39 militaires sont morts l’un après l’autre sans présenter d’autres symptômes qu’une tristesse sans fin. Les officiers de santé sont formels : les hommes meurent autant de nostalgie que de dysentrie.  Ensuite les colons subirent le même mal, avec ce que l’on appelait la « nostalgie africaine »- dont se fait l’écho le roman autobiographique posthume d’Albert Camus Le Premier Homme.

Il en ira de même aux Etats-Unis pendant la guerre de Sécession pour les soldats combattant loin de leur terre natale. En France, les mesures prises sous la Révolution pour rapatrier les soldats nostalgiques restent en place jusqu’à la Première guerre mondiale. Le début du XXè siècle voit en effet un tournant des sensibilités. La nostalgie prend son sens actuel, temporel, et perd son sens géographique. Dans un premier temps, les théories médicales substituent aux vertus du « pays natal » celles plus concrètes du « climat natal ».  On revalorise l’attachement au pays, désormais point d’ancrage d’une identité nationale à préserver coûte que coûte loin de la métropole. La nostalgie devient un sentiment bienvenu à cultiver chez les colons qui cherchent à recréer un décor qui leur rappelle celui du pays.

Cette histoire d’une émotion témoigne des souffrances qu’une société admet et des valeurs qu’elle promeut. Les sensibilités évoluent, les valeurs des sociétés, mais les maux endurés par les hommes et les femmes du passé font penser, mutatis mutandis, à certaines difficultés des expatriés. L’expatriation est un point positif dans une carrière, et notre société impose, via les réseaux sociaux, une image positive des situations. Il n’en reste pas moins que l’expatrié, sa famille, peuvent éprouver sentiment de perte, d’éloignement, manque du pays d’origine et de sa famille –puis au retour dans le pays d’origine, une souffrance que l’on appelle contre-choc culturel, avant de faire son deuil de l’expatriation.

Si le fait de vivre à l’étranger se banalise, si les packages proposés par les entreprises à leurs salariés expatriés évoluent en fonction de cette banalisation, l’expatriation n’en reste pas moins une expérience qui peut être sinon toujours douloureuse, du moins souvent délicate. Il convient d’en tenir compte. Un coaching permet d'accompagner les démarches de changement en nous adaptant au mieux à votre situation, vos enjeux, votre culture ou vos cultures.

 

Cet article est fondé pour les références historiques sur un article paru dans le magazine L’Histoire n°442 de novembre 2017 dont l’auteur, Thomas Dodman est maître de conférence à l’université de Colombia à New York. Il est l’auteur de What Nostalgia WAs. War, Empire and the Time of a Deadly Emotion (University of Chicago Press, 2017).  Le theme peut être approfondi par la lecture de Homesickness, An American History (S. J. Matt, Oxford University Press, 2011).

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