Paris-New York City, de l’expatriation à l’immigration

Aurélia et Philippe sont deux Français, purs produits du système scolaire français, pétris de culture française. Élevés à Paris, ils ont navigué entre Sciences Po, la Fac de droit à Nanterre, Khâgne à Condorcet, L'Ecole du Barreau de Paris.... En 2000, ils sont partis à New York City. Quinze ans plus tard, ils ont quatre enfants et ne songent plus à revenir en France. Ils ont changé, évolué, et ne se sentent ni entièrement français, ni complètement américains. Aurélia témoigne.

Nous sommes Aurélia et Philippe, deux Français, purs produits du système scolaire Français, pétris de culture française. Élevés à Paris, nous avons navigué entre Sciences Po, Fac de droit à Nanterre, Khâgne à Condorcet, L'Ecole du Barreau de Paris....

Le départ

En janvier 2000 nous décidons de partir à l'étranger avec Aliénor, notre petite fille de 9 mois. Pour aller à New York City. NYC, parce que c'est ce que l'on nous propose d’un point de vue professionnel mais nous nous voyons encore lancer à un de nos frères/beaux-frères à la cantonade: "si jamais nous commençons à aimer les Etats-Unis, surtout viens nous rechercher". Il a du oublier ou bien il n’a pas trop envie de nous voir rentrer!

Avril  2015. Nous sommes encore à NYC, installés a Brooklyn non plus avec 1 mais 4 enfants âgés de 15, 13, 10 et 9 ans.

Pendant ces 15 ans, on a changé, on a évolué, on est devenus autres, ni plus entièrement français, ni complètement américains.

Les premières années, quand on pensait l’éloignement à court ou moyen terme, on essayait de se fondre dans la culture locale, fuyant -on l’avoue- les Français. Dans ce contexte, les premiers mots en anglais de nos enfants étaient accueillis avec un tendre mélange d’amusement et de fierté.

Quinze ans plus tard, quand l’expatriation s’est transformée en immigration, et même en naturalisation, l'enjeu est devenu bien autre.

Rester Français, pour quoi faire?

Il s’agit désormais pour nous, en tant que parents français, de transmettre notre culture française à nos enfants. Pourquoi? Est-ce vraiment nécessaire, sachant que nous n'envisageons pas de rentrer en France à court ou moyen terme? En tant qu'immigrés français à New York, et citoyens de France et d'Amérique, n'avons-nous pas tout simplement intérêt à ce que nos enfants se concentrent sur leurs études américaines pour essayer d'entrer dans les meilleures universités américaines? La réponse à cette question est très personnelle. Elle vient du fond des tripes et chacun lui donne une réponse bien différente selon son histoire et les circonstances de son départ. Pour nous, parents tous les deux français, transmettre notre culture française, c’est créer une filiation culturelle et par là-même construire notre identité familiale. C’est un projet ardu car là où, en France, cette transmission culturelle se fait automatiquement, ici nous sommes seuls avec, ou plutôt "face", à nos enfants. Mais c’est aussi un vrai défi car nous traçons notre propre route, en grande liberté, comme un skieur fait ses traces dans la poudreuse. La réponse doit être bien différente pour les couples franco-américains dont l'un des époux est américain de naissance. Dans ce cas, "l'américanisation des enfants" ne se construit pas "contre" le couple, mais en continuation, voire en filiation du couple.
Notre cas est donc un peu atypique, dans la mesure où nous connaissons peu d'immigrés, qui ne sont plus expatriés, dont les deux parents sont français et qui envisagent de s'installer pour longtemps aux Etat-Unis. Finalement, notre situation correspond plus à celle des colons français du Canada ou anglais des Treize Colonies! Une situation peut-être de moins en moins unique, quand on apprend que plus d'un million de jeunes Français de moins de 35 ans ont définitivement quitté la France dans les 10 dernières années. Beaucoup viennent s'installer Outre-Atlantique.

 

Bilinguisme et la saga des écoles


Quand on parle d’expatriation, la question du bilinguisme revient sur toutes les lèvres. Mais si la maîtrise de l'expression orale est indispensable, elle n’est qu’une facette du problème. Il ne faut pas oublier l’expression écrite et ses joies de conjugaison, grammaire, l’histoire, la littérature, la cuisine, les manières... tous ces petits riens qui façonnent des individus et, au bout du compte, participent à la création d’une identité nationale.

Il faut admettre qu’à NYC, les Français ne sont pas abandonnés. Outre les écoles privées comme le LFNY (Lycée français de New York), le Lyceum Kennedy, ou l’International School of Brooklyn (très chères, ce qui est souvent un problème pour les immigrés français, à la différence des expatriés dont les frais de scolarisation sont compris dans les fameux "packages"), il y existe aussi depuis moins de dix ans des établissements scolaires publics américains -gratuits- qui offrent un enseignement totalement bilingue. On s’en doute, ces programmes sont en pleine expansion avec des listes d'attente sans fin. Enfin, il existe des centres qui proposent des gammes assez variées d’activités extra-scolaires, telles que théatre en français au Language and Laughter Center à Brooklyn, French Institute Alliance française à Manhattan, mais ces programmes sont plus souvent destinés à l’apprentissage du "FLE" (français en tant que langue étrangère). Parfois certains cours culturels sont proposés mais ils ne voient hélas pas toujours le jour en raison d'un manque de participants, preuve que les expatriés de longue date se focalisent souvent, à tort, sur la langue pure au mépris de connaissances culturelles.

 

Garder un lien avec la France

Pour nous, la tâche est rendue plus ardue car nous avons scolarisé nos enfants dans des écoles purement américaines. Mais l'engagement professionnel et politique de Philippe auprès de la communauté française aux Etats-Unis (avocat franco-américain au service de PME et d'entrepreneurs français développant leurs affaires aux Etats-Unis, et Suppléant à l'Assemblée des Français de l'Etranger), ainsi que le travail d'enseignante d'Aurélia à l’Alliance française de New York où elle s’occupe des enfants et adolescents bilingues, nous aident sans aucun doute à appréhender les difficultés et les enjeux du maintien de la culture française au sein de notre propre famille.

Et puis il y a la France, en France! On sait que les vacances françaises l'été chez les grands-parents sont indispensables. C'est le moment ou jamais de terminer les cahiers d'été de français, alors que chaque détail de langue et de culture compte et que cet apprentissage prend du temps et de l'énergie. On leur apprend autant que possible -parfois non sans résistance- à aimer Prévert, apprécier Molière, chanter la Marseillaise, et on vérifie bien sûr que le "ouch"ne prenne jamais la place du "aie"!

Il nous semble parfois à cet égard que nos enfants, élevés à l'étranger, sont presque plus français que les français de France, un peu "ringards" aussi car bercés par la France des années 70/80, celle de notre enfance. C'est le syndrôme "Amélie Poulain"!

 

Aux enfants de construire leur culture


Pour nos enfants encore jeunes, ce biculturalisme ne pose aujourd'hui aucun problème, en particulier dans une société aussi multiculturelle que celle de NYC. Pour eux, le français reste leur langue de communication principale -ils se parlent en français- et la France est le pays glorieux des cousins et de la liberté des vacances d'été. Eux se sentent 100% français et 100% américains mais sans jamais trop se poser la question ou y réfléchir, sauf quand ils y sont invités. Un jour, nous avons entendu avec amusement Antoinette déclarer à quelqu'un qui lui demandait d'où elle venait (elle parlait en français à sa soeur): "I am French from New York, of course!" ("Je suis française de New York, bien sûr!"). Notre fils de 10 ans, vient de finir une rédaction à l'école à l'intitulé suivant: "How does knowing two cultures open the world to me" ("En quoi la connaissance de deux cultures m'a ouvert au monde").

Soyons lucides, il est fort probable que, les enfants grandissant, des embûches surgissent sur notre route, déjà pour la simple raison qu'ils auront moins de temps. Toutefois, leur culture française de l'enfance sera déjà dans leur bagage et alors, ce sera à eux de jouer, en toute liberté...
 

Aurélia, Professeur à l'Alliance Française de New York

Philippe, Avocat au Barreau de Paris et de New York

Retour